Corée du Sud
Du miracle économique à la puissance technologique mondiale
La Corée du Sud incarne le plus spectaculaire rattrapage économique du XXe siècle. Passée d'un des pays les plus pauvres du monde dans les années 1960 à une puissance technologique mondiale (Samsung, Hyundai, LG), elle fait face à une menace existentielle permanente : la Corée du Nord nucléaire. Coincée entre la Chine et le Japon, alliée des États-Unis mais dépendante du commerce chinois, Séoul doit naviguer dans un environnement géopolitique complexe.
Le miracle du Han : du tiers-monde à la puissance économique
Le point de départ (1960)
En 1960, le PIB par habitant sud-coréen était inférieur à celui du Ghana ou de la Bolivie (80$/an). Le pays sortait d'une guerre dévastatrice (1950-1953) et dépendait massivement de l'aide américaine.
Les recettes du miracle :
1. État développeur : Le général Park Chung-hee (au pouvoir 1961-1979) impose une planification économique autoritaire avec des plans quinquennaux orientés vers l'export.
2. Chaebols : L'État soutient de grands conglomérats familiaux (Samsung, Hyundai, LG, SK) avec des prêts préférentiels et des protections douanières.
3. Éducation : Investissement massif dans la formation (97% de diplomés du secondaire aujourd'hui).
4. Épargne forcée : Taux d'épargne de 35% du PIB grâce à des restrictions sur la consommation.
Exemple concret : Samsung, du poisson séché aux puces
Fondée en 1938 comme commerce de nouilles séchées, Samsung ("trois étoiles" en coréen) s'est diversifiée dans le textile, puis l'électronique. Aujourd'hui :
- N°1 mondial des smartphones (21% du marché)
- N°1 mondial de la mémoire DRAM (44% du marché)
- Chiffre d'affaires : 244 milliards $ (2023), soit 15% du PIB sud-coréen
La menace nord-coréenne : vivre sous l'ombre nucléaire
Une guerre techniquement non terminée
La guerre de Corée (1950-1953) s'est achevée par un armistice, pas un traité de paix. Les deux Corées sont toujours officiellement en guerre.
Le programme nucléaire nord-coréen :
- 6 essais nucléaires depuis 2006 - Estimation : 40 à 50 ogives nucléaires - Missiles pouvant atteindre le territoire américain (ICBM) - Séoul est à 56 km de la frontière nord-coréenne
La "Kill Chain" sud-coréenne
Face à la menace, Séoul a développé un système de défense en trois couches : 1. Kill Chain : Frappe préventive des sites de lancement nord-coréens 2. KAMD : Défense anti-missiles (similaire au système américain) 3. KMPR : Réponse massive de représailles
Exemple pédagogique : 30 minutes de survie
Selon les simulations militaires :
- Un missile balistique nord-coréen atteindrait Séoul en 2 minutes
- La capitale (25 millions avec l'agglomération) ne peut pas être évacuée
- 10 000 pièces d'artillerie nord-coréennes peuvent tirer 500 000 obus sur Séoul en 1 heure
C'est pourquoi Séoul ne peut pas frapper la première, malgré sa supériorité technologique.
L'équation stratégique : entre Washington et Pékin
Le dilemme coréen
La Corée du Sud est dans une position inconfortable :
- Sécurité → dépendante des États-Unis (traité de défense de 1953, 28 500 soldats US)
- Économie → dépendante de la Chine (1er partenaire commercial, 25% des exports)
L'affaire THAAD : prise en étau
En 2016, Séoul accepte le déploiement du système anti-missiles américain THAAD. Réaction chinoise immédiate :
- Interdiction des voyages touristiques en Corée (7 millions de touristes chinois/an)
- Boycott des produits coréens (ventes Hyundai : -64% en Chine)
- Fermeture des supermarchés Lotte (groupe coréen)
- Coût estimé : 15 milliards $ de pertes
Pourquoi la Chine a-t-elle réagi si fort ?
Le radar du THAAD peut détecter des missiles chinois à 2 000 km. Pékin y voit un élément du système américain d'endiguement de la Chine, pas seulement une défense contre le Nord.
La leçon géopolitique
Ce cas illustre le concept de "weaponization" de l'interdépendance économique : la Chine utilise les liens commerciaux comme levier de pression politique.
La Hallyu : le soft power à la coréenne
Qu'est-ce que la Hallyu (한류) ?
La "vague coréenne" désigne l'expansion mondiale de la culture populaire sud-coréenne depuis les années 1990 : K-pop, K-dramas, cinéma, webtoons, gastronomie, beauté.
Chiffres de la Hallyu :
- K-pop : 12 milliards $ d'exports culturels/an - BTS : 5 milliards $ de contribution au PIB coréen/an - Netflix : les séries coréennes sont les plus regardées hors anglais - Cosmétiques : 10 milliards $ d'exports (2e exportateur mondial)
Pourquoi ça marche ?
1. Stratégie d'État : Le gouvernement finance la promotion culturelle à l'étranger depuis la crise de 1997 2. Formation intensive : Les "idols" K-pop s'entraînent 12-15 heures/jour pendant des années 3. Qualité de production : Budgets élevés pour les clips et les dramas 4. Internet et réseaux sociaux : Stratégie digitale native
Exemple : Squid Game, géopolitique du divertissement
La série Netflix (2021) a :
- Été vue dans 111 millions de foyers en 4 semaines (record)
- Généré 900 millions $ pour Netflix (budget : 21 millions $)
- Propulsé l'acteur principal comme ambassadeur de la culture coréenne
Le soft power coréen crée une image positive qui facilite le tourisme, les investissements et la diplomatie.
Le déclin démographique : crise existentielle
Le taux de fécondité le plus bas au monde
- 2023 : 0,72 enfant par femme (le seuil de renouvellement est 2,1)
- Projection : Population divisée par deux d'ici 2100 (de 52M à 24M)
- Âge médian : 45 ans, sera 60 ans en 2060
Pourquoi les Coréens ne font-ils plus d'enfants ?
1. Coût de l'éducation : 13% du budget familial consacré aux cours privés ("hagwon") 2. Logement : Prix immobiliers à Séoul parmi les plus élevés au monde 3. Culture du travail : Semaines de 52 heures, pression sociale intense 4. Mariage tardif : Âge moyen au premier mariage = 33 ans (hommes), 31 ans (femmes) 5. Féminisme : Le mouvement 4B (pas de rendez-vous, sexe, mariage, enfants avec des hommes)
Les solutions tentées :
- Congé parental payé : 1 an à 80% du salaire
- Bonus bébé : jusqu'à 2 millions de wons (1 500 €) à la naissance
- Crèches gratuites
- Résultat : échec quasi-total, le taux continue de baisser
Conséquence géopolitique
Moins de jeunes = moins de soldats. L'armée prévoit de passer de 500 000 à 365 000 hommes d'ici 2035, compensant par la technologie (drones, robots).
Relations avec le Japon : le poids de l'histoire
Un voisin, un allié, un rival
Malgré leur alliance commune avec les États-Unis, Corée du Sud et Japon entretiennent des relations difficiles à cause de l'occupation japonaise (1910-1945).
Les contentieux non résolus :
1. Femmes de réconfort : Estimées à 200 000, les Coréennes forcées à la prostitution pour l'armée japonaise. Le Japon a présenté des excuses (1993, 2015) jugées insuffisantes par les associations de victimes.
2. Travail forcé : 780 000 Coréens ont travaillé de force dans les mines et usines japonaises. En 2018, la Cour suprême coréenne a condamné des entreprises japonaises à indemniser les victimes.
3. Îles Dokdo/Takeshima : Rochers contrôlés par la Corée, revendiqués par le Japon.
Exemple : La guerre commerciale de 2019
En réaction aux décisions de justice coréennes, le Japon a restreint l'export de matériaux essentiels aux semi-conducteurs (fluorure d'hydrogène, résine). La Corée dépendait à 90% du Japon.
Résultat : La Corée a lancé un programme de substitution d'imports et réduit sa dépendance de 90% à 50% en 3 ans. Une leçon sur les chaînes d'approvisionnement stratégiques.
Le rapprochement de 2023
Le président Yoon a normalisé les relations, acceptant un fonds d'indemnisation coréen. Décision très controversée mais jugée nécessaire face à la menace commune (Chine, Corée du Nord).
Citations clés
« Nous vivons dans un état de guerre permanent. Chaque Coréen sait qu'il peut être appelé demain. »
« Notre économie dépend de la Chine, notre sécurité dépend de l'Amérique. C'est notre malédiction géopolitique. »
Teste tes connaissances
1. Quel était le PIB par habitant de la Corée du Sud en 1960 ?
Voir l'explication
En 1960, le PIB/habitant coréen était d'environ 80 $/an, inférieur à celui du Ghana. Aujourd'hui il dépasse 35 000 $/an, illustrant le "miracle du Han".
2. Quelle est la distance entre Séoul et la frontière nord-coréenne ?
Voir l'explication
Séoul n'est qu'à 56 km de la DMZ. Cette proximité rend la capitale (25 millions d'habitants avec l'agglomération) extrêmement vulnérable à une attaque du Nord.
3. Quel système anti-missiles a provoqué des représailles économiques chinoises ?
Voir l'explication
Le déploiement du THAAD en 2016 a entraîné un boycott chinois massif (tourisme, produits coréens). La Chine voyait le radar du THAAD comme une menace pour sa propre capacité nucléaire.
4. Quel est le taux de fécondité de la Corée du Sud (2023) ?
Voir l'explication
Avec 0,72 enfant par femme en 2023, la Corée du Sud a le taux de fécondité le plus bas au monde, très loin du seuil de renouvellement (2,1).
5. Quelle série Netflix coréenne a battu tous les records de visionnage en 2021 ?
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Squid Game a été vue dans 111 millions de foyers en 4 semaines, devenant la série la plus regardée de l'histoire de Netflix. Elle illustre la puissance du soft power coréen.
Dates clés
Vocabulaire
Grand conglomérat familial coréen (Samsung, Hyundai, LG, SK). Structure économique dominante, représentant plus de 60% du PIB.
Zone Démilitarisée séparant les deux Corées (250 km de long, 4 km de large). Paradoxalement, l'un des endroits les plus militarisés au monde.
"Vague coréenne". Désigne l'expansion mondiale de la culture populaire sud-coréenne (K-pop, dramas, cinéma, gastronomie).
Terminal High Altitude Area Defense. Système anti-missiles américain déployé en Corée du Sud, source de tensions avec la Chine.
Ligne de démarcation entre les deux Corées depuis 1945, devenue frontière de facto après la guerre.
Pour aller plus loin
Sources
- • Bank of Korea - Economic Statistics
- • Ministry of National Defense of the Republic of Korea
- • Korea Institute for Defense Analyses (KIDA)
- • Statistics Korea - Population projections
- • IISS Military Balance 2024
Mis à jour : Janvier 2026
